La situation stratégique à la fin de l‘année


Lothar Rühl

La transition de l’an 2012 à 2013 nous donne une vue diffuse sur une situation complexe géopolitique et géostratégique. Ce fut, il est vrai, plus ou moins le cas ces dix dernières années depuis l’attaque terroriste sur l’Amérique en septembre 2001. Néanmoins, pendant chacune de ces années et en dépit des événements actuels, c’étaient les constantes qui dominaient les variables - du moins jusqu’au printemps 2011. Pendant cette année, une tempête d’émeutes balaya de grandes parties de l’Orient arabe (de l’Afrique du nord jusqu’au Golfe persique), tempête qui secoua les fondements des ordres complémentaires d’après-guerre de 1919 et 1945/48 et qui rejeta, dans le sens plus large géographique, le système stratégique de coordonnées géopolitiques du Proche et Moyen Orient pour toutes les puissances, les externes comme les régionales. Ce développement a aussi eu des influences sur le résultat provisoire de la Guerre du Golfe américo-britannique de 2003 contre Saddam Hussein : dans le Nord, le barrage entre les Kurdes de la Syrie, de l’Irak, de la Turquie et de l’Iran s’ouvra sur toute son étendue géographique et propagea la vision politique d’un « Kurdistan libre ». Le problème kurde d’une intégrité territoriale des états participants et, ainsi, des frontières de 1919/21 se posera donc de nouveau dans le futur. Préoccupé par la fondation de groupes terroristes sunnites et une propagation des combats de l’insurrection syrienne contre le régime d’Assad vers le Nord de l’Irak, le gouvernement irakien du Premier ministre shiite Nuri Kamal al-Maliki renforça en automne les contrôles frontaliers vers la Syrie. En même temps, la Turquie intensifia ses raids aériens contre des combattants kurdes dans le nord de l’Irak, raids qui montraient l’inefficacité de la défense antiaérienne irakienne - une faiblesse dangereuse, surtout vis-à-vis de la Force aérienne d’Israël en ce qui concerne l’utilisation de l’espace aérien irakien pour des vols vers l’Iran. L’Iran qui, avec le régime de l’Alawite Assad, risque de non seulement perdre un allié dépendant mais aussi la profondeur stratégique ainsi que des fronts prépositionnés au Liban et sur le Golan, est, à vrai dire, capable d’exploiter la menace contre l’Irak venant de la guerre civile en Syrie parce que cette menace va rendre plus dépendants les Shiites de l’Irak d’un soutien iranien et parce qu’elle va aussi rapprocher l’Irak de l’Iran. La façon dont la guerre civile syrienne va se terminer et les conséquences qu’elle aura pour le Proche-Orient ne sont pas encore claires. La région de crise du « Moyen-Orient élargi » aura des conséquences sur les intérêts économiques et stratégiques des USA et de la Chine, qui se concurrencent activement pour les ressources abondantes de l’Afrique (comme le pétrole du Golfe) - une concurrence à laquelle s’ajoutent surtout la Chine, l’Inde et l’Europe. La Russie, qui a perdu depuis la fin de l‘ère soviétique son influence sur l’Orient et sur l’Afrique et qui essaye par tous les moyens disponibles de la rattraper au moins en partie, appartient aussi à cette concurrence avec les rivalités politiques qui en découlent. Un nouveau « Grand Jeu » pour des ressources d‘énergie selon l’exemple de la fin du 19e siècle se déroule en Asie centrale avec de nouveaux joueurs à côté de la Russie, c’est à dire la Chine et les USA, mais aussi l’Inde, la Turquie et une Europe (à la place de la Grand Bretagne) sans unité, sans politique commune et, donc, jusqu’à présent sans stratégie européenne commune. La crise financière permanente dans l’Ouest devrait devenir un catalyseur pour la crise globale en gestation. Les déficits économiques et sociaux des USA et de l’UE auront un effet en général négatif sur la capacité d’action de l’OTAN et de l’Occident et devront ainsi accumuler et multiplier les facteurs de crise.