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La situation stratégique à la fin de l’année

Lothar Rühl

 

Quatre crises exceptionnelles et interconnectées ont confirmé en 2014/15 des anciennes théories stratégiques basées sur des expériences : la déstabilisation progressive de la communauté des états du Proche-Orient par l’effondrement de l’Iraq et de la Syrie causé par la guerre, y compris les troubles de la guerre civile au Yémen ; la propagation de la force révolutionnaire et terroriste de l’Islam militant sous forme de l’Etat Islamique (EI) ou « califat » en Syrie et en Iraq, avec l’abandon des frontières internationales de 1919-21 et la mise en danger de tous les pays voisins ; l’intervention militaire russe en Syrie à côté du régime d’Assad, officiellement contre l’EI « et d’autres groupements terroristes » après l’intervention de l’Occident et de l’Arabie ; la vague de migration et de fuite venant du Proche-Orient, vague qui vient de l’Asie du sud-ouest et de l’Afrique en direction de l’Europe en écrasant les frontières, vague qui pourrait constituer le début d’une migration globale qui touche déjà maintenant 60 - 70 millions de gens et qui menace d’inonder des pays européens isolés et qui a propulsé l’UE dans une nouvelle épreuve de rupture dans sa solidarité interne quant à la répartition des migrants. Ces développements destructifs face auxquels l’Amérique et l’Europe ont jusqu’à présent montré une attitude distante, plutôt réservée et passive avec un engagement seulement marginal à l’Orient ainsi que l’intervention russe ont forcé activement la Turquie et l’Arabie saoudite - deux alliés principaux des USA dont la Turquie, en tant que pays frontalier de l’OTAN au Proche et Moyen Orient et en tant que voisin immédiat de la Russie, est aussi menacée directement elle-même le long de ses frontières dans la région de crise depuis 2011 - à participer à ce jeu en tant que puissances d’intervention. De même, Israël, allié des USA et stratégiquement et politiquement isolé, est aussi touché par les incidents frontaliers sur le Golan mais pas - du moins jusqu’en automne 2015 - immédiatement menacé d’être agressé bien qu’un risque de sécurité persiste. Et cela d’autant plus que la Palestine occupée, avec Jérusalem, est redevenue le centre du conflit en octobre 2015 suite aux émeutes dans la rue entre Juifs et Arabes, émeutes qui étaient parties d’une querelle concernant le Mont du Temple. En 2015, l’EI n’a pas encore joué un rôle important en Palestine et à Gaza. Jusque-là, ce groupement n’avait pas inquiété Israël, parce que jusqu’en automne 2015 il n’avait attaqué ni Israël ni des cibles juives au Proche-Orient. L’intervention russe fut plus risquée, d’abord avec des avions de combat, intervention qui a limité la liberté d’action des Forces aériennes israéliennes au-dessus de la Syrie et qui a rendu impossible l’option d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Syrie jusqu’à l’établissement d’une base de communication, cette fois plus difficile. Le problème d’une « frontière extérieure européenne stratégique » qui s’étend de la côte du Levant à la côte du Maghreb, donc une des régions maritimes avancées utilisées pour le contrôle de la périphérie sud-est et sud de l’UE et de l’OTAN dans la Méditerranée et sur le Balkan, touchera aussi le cœur des relations entre les USA et l’Europe dans un avenir proche. Les USA ne vont pas abandonner l’Europe de l’OTAN et de l’UE, en dépit de tous les problèmes. Cependant, l’influence de l’Europe sur l’Amérique du nord risque de descendre vers un niveau secondaire, d’autant plus que la dépendance stratégique des alliés européens des USA va diminuer - d’un côté à cause de l’élargissement vers l’Est jusqu’à la frontière russe et la crise en Ukraine, de l’autre côté à cause de l’exposition européenne risquée vis-à-vis de l’Orient dans la mer Egée et le Balkan. L’Afrique en Méditerranée à travers le Maghreb s’ajoute aussi comme facteur d’insécurité critique. L’exode incontrôlé des années 2014/15, surtout depuis l’été 2015, à travers la Turquie et la mer Egée vers l’Europe, exode causé par la guerre civile syrienne, a dramatiquement clarifié l’importance politique d’une frontière-glacis européenne dans le sud-est et le sud. Il s’agit de régions géopolitiques instables très proches qui entourent l’Europe de l’est jusqu’au sud. Jusqu’à maintenant, les forces et moyens européens n’ont pas suffi pour sécuriser cette périphérie critique.