Corona comme accélérateur de conflits?

Implications réalistes dans le contexte de la rivalité sino-américaine

Holger Alisch/Stephan Maninger

A partir de la fin des années 1970, la croissance économique de la Chine a été une des constantes de la politique internationale. Dès le début des relations internationales, on a connu le danger des déplacements déchaînés de pouvoir. Déjà au 5ème siècle avant J.C., la guerre du Péloponnèse entre Athènes et Sparte fut - selon l’œuvre standard de Thucydide, qui fut probablement le premier réaliste de l’histoire du monde - surtout initiée et déclenchée par la peur que Sparte, à l’époque une puissance hégémonique, souffrirait de l’essor menaçant d’Athènes. Le politologue américain Graham Allison a repris, aussi en relation avec la concurrence de pouvoir entre Washington et Pékin, l’ancienne certitude que les systèmes impériaux n’aiment vraiment pas céder à leurs héritiers. Si on regarde les pertes économiques massives dans toutes les économies nationales modernes, il est incontestable que la crise présente autour du virus Covid-19 a au moins le potentiel de vivement perturber la structure du système international. En vue de la répartition des ressources de pouvoir dans le système international, la question la plus problématique est de savoir quel des pôles de pouvoir sera le plus rapidement capable de reprendre sa productivité régulière, de limiter ses pertes financières et humaines et d’exploiter les faiblesses de ses rivaux. Paradoxalement, un effondrement chinois abrupt, mais aussi la continuation d’une augmentation relative de l’importance économique et, donc, inévitablement aussi de l’importance politico-militaire en Chine, pourrait mener à une aggravation de la confrontation latente avec l’ordre régional et mondial, à présent dominé par les USA. En ce qui concerne les théories sur les relations internationales, les néoréalistes ont tendance à observer les déplacements de pouvoir d’une sorte de perspective aérienne pour ainsi tirer des conclusions sur la stabilité ou l’instabilité qui en résulte, mais aussi sur la « balance of power » (l’équilibre du pouvoir). Dans ce contexte, Kenneth Waltz, le fondateur du néoréalisme, dit que la sensibilité des systèmes internationaux à des crises dépend de la répartition des ressources de pouvoir. Après l’effondrement de l’URSS, Waltz croyait à une phase de transition hégémonique très courte - phase qui devait inévitablement se terminer sous forme d’une « surextension impériale » et une fondation de pouvoir antihégémonique. De toutes ces réflexions émane la question de savoir dans quelle mesure le virus Covid-19, avec ses conséquences économiques déjà énormes, pourrait avoir des effets sur la perspective du « siècle chinois ». Des approches optimistes envers l’effet pacifique de « l’interdépendance complexe » ou du « libéralisme commercial » promettent un intérêt spécial de la part de la Chine au maintien de l’ordre libéral dans l’économie mondiale.

Néanmoins, un tel point de vue méconnait trois choses : premièrement, la République populaire de Chine n’est pas n’importe quel état, mais une dictature unipartite. Tant que le PCC sera au pouvoir, elle va se défendre contre chaque essai, réel ou allégué, de menacer son pouvoir. Dans ce contexte, la diaspora à l’étranger, la propagande et l’espionnage représentent seulement une partie du répertoire énorme des approches pratiquées par le PCC, approches qui sont connues comme « unrestricted warfare ». Un changement du système politique en Chine semble donc très peu probable.

Deuxièmement, il ne faut pas oublier que, au cours de l’histoire de l’humanité, beaucoup de pouvoirs ont surgi. Néanmoins, il y a seulement « un soleil qui peut briller au firmament ». Les deux seuls déplacements de pouvoir depuis le début de l’époque moderne (1492) furent marqués par une forte ressemblance culturelle et politique des partis impliqués : à la fin du 15ième siècle, le royaume catholique d’Espagne a remplacé le Portugal comme puissance dominante ouest-européenne et atlantique. Pendant le dernier tiers du 19ième siècle et au début du 20ième siècle, le Royaume-Uni protestant et libéral fut remplacé par les Etats-Unis libéraux et protestants. On ne peut rien dire de semblable sur « l’arsenal de la démocratie » et sur « l’Empire du milieu ».

Troisièmement, on peut constater que les pronostics du réalisme ont aussi trouvé confirmation dans la crise actuelle. Des institutions comme l’UE ou l’ONU ne jouent qu’un rôle secondaire. L’état-nation qui poursuit ses intérêts reste la valeur de référence centrale dans le domaine de la politique de sécurité. Tandis que de grandes parties de l’élite politique occidentale se sont livrées à une perte tragique de la réalité, les cadres du PCC connaissent leurs chances et risques. Néanmoins, la politique occidentale ferait bien d’enfin et de nouveau percevoir le monde comme il est, et pas comme il devrait être. Elle doit comprendre que le PCC non seulement refuse tout ce qui constitue notre communauté, mais qu’il la voit comme une menace de sa propre position. Ainsi, on peut dire que l’océan « Pacifique » est loin d’être pacifique. En fait, il doit se préparer à une période de turbulences.