L’archétype de la guerre hybride

Conduite de guerre hybride versus conduite de guerre militaire

Johann Schmid

Une guerre est toujours marquée par un facteur dit « hybride » ; elle n’est jamais une action purement ou largement militaire. En général, une guerre se compose d’une multitude de dimensions et éléments différents. La théorie sur la conduite de guerre hybride comprend les points suivants : premièrement, et c’est ce que les classiques ont déjà dit, une guerre est en principe un événement hybride. De plus, on peut aussi distinguer une sorte de guerre spécifiquement hybride – une guerre menée de façon hybride au sens strict du terme. Du point de vue historique, ce n’est pas quelque chose de nouveau. Néanmoins, la guerre hybride est soumise à des changements permanents et offre surtout beaucoup de place pour des conceptions créatives. Deuxièmement, cette thèse de départ doit être délimitée par une sorte de guerre nommée, a contrario, « guerre spécifiquement non hybride ». C’est seulement par l’existence d’un antagoniste correspondant qu’on peut concevoir un type de guerre spécifiquement hybride. Troisièmement, l’antagoniste de la conduite de guerre hybride est la conduite de guerre « militairement centrée », donc une sorte de guerre ou de conflit où le centre de gravitation est orienté vers une décision finale militaire, c’est-à-dire une décision obtenue par des moyens et méthodes militaires. La guerre des Malouines en est un exemple typique. Quatrièmement, il faut mentionner que, dans le cadre d’une conduite de guerre militairement centrée, toute la gamme des dimensions et pouvoirs non militaires – surtout ceux de nature politique, sociale, économique et culturelle - peut entrer en vigueur, mais premièrement dans une fonction de soutien ou de condition-cadre pour obtenir une décision finale militaire et non dans une fonction de centre de gravitation indépendant. Cinquièmement, dans ce contexte la différence centrale réside dans la façon de l’interaction des différents facteurs : d’un côté, il y a la focalisation hiérarchique sur une décision finale militaire en cas d’une conduite de guerre militairement centrée. De l’autre côté, dans des guerres hybrides, il y a l’interaction dynamique et non-hiérarchique, avec une orientation flexible de la décision finale (sur la guerre/le conflit) vers des centres de gravitation changeants ou multiples et non militaires. Sixièmement, en cas de guerre militaire, il faut « transformer » les effets des facteurs influents non militaires à des effets qui puissent influencer la décision militaire finale. Dans une guerre hybride, ce n’est pas le cas : ici les domaines et les dimensions non militaires deviennent eux-mêmes des centres de gravitation qui exercent une influence sur les prises de décisions, et les actions militaires deviennent des éléments de soutien pour que la décision finale d’une guerre soit basée sur un domaine non militaire. Sixièmement, la conduite de guerre purement militaire est devenue assez rare dans le passé récent. La guerre du Golfe  (1991), menée pour la reconquête du Kuwait des mains de Saddam Hussein en constitue un exemple typique, comme la guerre des Malouines. Néanmoins, et surtout à cause de l’influence persistante des deux guerres mondiales, notre idée et perception d’une guerre est toujours en grande partie dominée par des actions militaires. Ce préjugé complique notre compréhension de la logique spécifique et du schéma des stratégies hybrides et des guerres hybrides. Il est donc particulièrement utile de contraster la guerre hybride avec la guerre militairement centrée pour clairement démontrer ce que la guerre hybride ne constitue pas au sens strict du terme. Huitièmement, un exemple archétypique d‘une conduite de guerre hybride au sens propre du terme constituent les actions des Nord-Vietnamiens et du Viêt-Cong pendant la deuxième guerre d’Indochine (env. 1964 – 1975). La caractéristique centrale de cette guerre, en même temps pivot et pierre d’angle de la défaite américaine au Vietnam, fut un processus de transformation évolutionnaire ainsi que stratégique. Par ce processus, les Vietnamiens arrivèrent à transférer le centre de gravitation décisif de cette guerre/ce conflit (par une sorte d’opération inter-domaine) de la jungle et des champs de maïs vietnamiens à un domaine non militaire, domaine où leurs faiblesses pouvaient s’affronter aux points forts de l’ennemi : le territoire américain, dit « front domestique ». Ainsi, la psychologie, la morale et le sentiment de légitimité de la population américaine et du public international sont devenus des centres de gravitation décisifs pour le résultat final de la guerre. Dans ce contexte, une victoire militaire n’était plus nécessaire pour l’emporter. Du point de vue militaire, il était seulement nécessaire d’empêcher un succès militaire des USA afin de gagner assez de temps pour que les facteurs non militaires s’imposent. Le fait que, néanmoins, les Vietnamiens ont dû mener une guerre presque « totale » face à la supériorité militaire multiple des USA fait partie des paradoxes de ces événements tragiques.