Politique de sécurité derrière les murs d’un couvent

Le « Mémorandum d’Himmerod » (1950) comme acte de naissance de la Bundeswehr allemande

Frank Heinz Bauer

Dans le plus grand secret, 15 anciens officiers supérieurs de la Wehrmacht se sont réunis dans le couvent de Himmerod sur l’Eifel. Sur ordre du premier chancelier fédéral allemand et avec la permission des puissances d’occupation occidentales, un groupe d’experts sous la présidence de l’ancien général de corps d’armée Heinrich von Vietinghoff, devait élaborer les conditions et les options de réalisation d’une contribution militaire de la République fédérale allemande récemment fondée - contribution qui s’annonçait au cours de la Guerre froide. L’approche choisie pour résoudre cette tâche fut une approche globale parce que, pendant que les planifications opérationnelles concernant le nombre et l’organisation des futurs unités militaires allemandes ainsi que leur déploiement eurent lieu dans le cadre d’idées des mémorandums déjà existants, le groupe d’experts élabora la coordination entre la contribution militaire et l’égalité des droits politiques en cas d’intégration de l’Allemagne dans le monde occidental. De plus, on entama des premières réflexions sur le concept de la « conduite interne » des futures Forces armées allemandes. Avec l’idée du « citoyen en uniforme » et des pensées sur le rôle des Forces armées dans un état pluraliste, on pénétra en terre inconnue. Il devint évident qu’avec une première discussion menée à Himmerod, la controverse sur la conception de la conduite interne ne put pas être finie. L’importance de cette réunion fut, entre autres, exprimée par le fait que dix de ses participants occupèrent plus tard de très hautes positions dans la Bundeswehr allemande et dans l’OTAN. Cependant, les idées du groupe d’experts, groupe qui attendit la mise sur pied des premières unités ouest-allemandes déjà six mois après sa réunion, ainsi que la sous-estimation du large front de refus interne et externe d’une contribution militaire allemande montrèrent les limites du mémorandum d’Himmerod. Après une appréciation globale synoptique, l’auteur de cet article est, du point de vue actuel, d’accord avec Hans-Jürgen Rautenberg qui, au milieu des années 1970, vit le document rédigé derrière les murs du couvent de Himmerod comme la « Magna Charta » de la Bundeswehr allemande. Des éléments innovateurs comme l’intégration des syndicats et de l’opposition ainsi que l’information du public avant la mise sur pied des troupes indiquent une nouvelle vue quant au rôle des Forces armées dans une démocratie pluraliste. Avec ces éléments, on voulait délibérément contrecarrer le rôle de la Wehrmacht dans le « Troisième Reich » et son implication dans les crimes nazis. Néanmoins, l’intensité de la rupture avec le passé fut contestée entre les traditionalistes et les réformistes. Cette question resta donc irrésolue dans le mémorandum. Ce qui sembla moderne et capable de montrer le bon chemin pour le futur de la Bundeswehr, fut le cadre d’organisation multinational développé pendant la réunion, cadre qui allait au-delà de l’état-nation et qui fut surtout conçu pour l’armée aérienne et la défense antiaérienne basée au sol. Par la conception de la conduite interne et le modèle du « citoyen en uniforme », associé à cette conception, on mit le pied vraiment sur une terre inconnue. Néanmoins, on arriva à créer un fondement qui, après plus de six décennies et confronté à différents paramètres de politique de sécurité, est toujours dynamique et capable de se développer dans son application pratique par les troupes. Après la retraite du comte Schwerin et la dissolution du « Centre de service national » immédiatement après la réunion du « Comité des études », Theodor Blank, plus tard ministre de la Défense, fonda une nouvelle organisation qui portait le nom cryptique « Bureau du représentant du chancelier fédéral pour les questions liées à l’augmentation des troupes alliées ». Fin décembre 1950, Blank décréta déjà, après cinq lettres d’information envoyées aux participants de la réunion de Himmerod, la dissolution du comité d’experts, comité qui, contrairement à l’intention initiale, se réunit une fois seulement dans le couvent. Avec les généraux Dr. Speidel et Heusinger, Blank, maintenant directeur du « Bureau du représentant du chancelier fédéral pour les questions liées à l’augmentation des troupes alliées » recruta comme conseillers les deux personnes-clé de la réunion de Himmerod - une mesure qui fut très appréciée par le chancelier fédéral allemand. Au total, sept des quinze participants de la réunion de Himmerod occupèrent plus tard de très hautes positions dans la Bundeswehr et marquèrent ainsi sa culture de gestion du personnel et l’autoperception des troupes. De plus, les comtes de Kielmannsegg et Baudissin, aussi participants à la réunion de Himmerod, développèrent, en tant qu’employés civils, le concept de la conduite interne déjà à partir de 1951. Ils furent fortement soutenus par le général de Maizière, plus tard inspecteur général des troupes. De Maizière s’était distingué dans sa dernière position dans la Wehrmacht comme premier général officier d'état-major du centre des opérations de l’Armée de terre, position qu’il avait assumée en février 1945 à cause de ses pensées et sa langue rigoureuses. Ainsi, il s’était recommandé pour cette nouvelle tâche. Pendant 39 réunions au total, les futures lignes directrices de la Bundeswehr furent discutées de manière controverse et concrétisées afin de pouvoir être intégrées dans la vie quotidienne des troupes.