Andreas W. Stupka

 

Avec cet appel de Napoléon, la plus grande concentration de troupes que le monde ait vue jusque-là fut mise en marche. L’empereur des Français avait assemblé une armée énorme et envahit la Russie. Comme un dragon omnivore cette armée avançait vers Moscou, armée à laquelle les Russes s’opposèrent assez tard. Avec 80 000 soldats morts et blessés, la bataille de Borodine fut la plus sanglante de toute l’ère napoléonienne et elle n’avait, à première vue, pas apporté grand-chose. Moscou fut conquis. En quelque sorte, Napoléon avait décidé cette bataille en sa faveur ; elle marqua cependant le tournant de cette entreprise ambitionnée d’une soumission de la Russie. La campagne tourna vers un désastre, et Napoléon, le lion invincible, devint, après cet effort, un tigre presque édenté. L’empire qu’il avait construit en l’espace de quelques années seulement, s’effondra après cette saignée de l’aventure russe. La Bataille de Leipzig forma la clé de voûte de l’hégémonie française en Europe. Des objectifs stratégiques trop élevés, des raisonnements militaro-stratégiques erronés, des surprises dans la conduite des opérations, des spécifications tactiques et une logistique sous-estimée ne représentent pas une combinaison singulière mais peuvent toujours se reproduire sous des formes différentes. Ainsi, il est possible que lors de campagnes ratées de nos jours, quelques-uns de ces paramètres ont de nouveau coïncidé d’une façon similaire. Pour le contexte scientifique militaire, il est donc d’une importance décisive d’analyser des campagnes et d’en déduire des leçons pour être capable dans le futur d’optimiser la mise en œuvre des troupes non seulement du point de vue matériel mais aussi en ce qui concerne le métier de commandement militaire, particulièrement pour la conduite de missions modernes de paix qui, en général, représentent des actions offensives ou des invasions : pour la pacification d’un pays par la soumission de l’ennemi, pour la séparation de troupes combattantes ou pour la stabilisation de régions vastes, l’analyse de la campagne napoléonienne de 1812 est très appropriée. Sans une garantie de ravitaillement, Napoléon n’aurait pas dû commencer cette campagne, parce qu’il aurait toujours dû compter sur une esquive des Russes jusqu’à une bataille décisive probable devant Moscou. Le concept d’une tactique guérilla et la coopération de troupes régulières et irrégulières ont finalisé d’une façon exceptionnelle la victoire des Russes. Néanmoins, les facteurs décisifs de ce succès furent la décision militaro-stratégique pour une défense mobile avec l’intention de fatiguer l’ennemi ainsi que d’exploiter l’étendue du terrain et les conditions météorologiques. Le génie de Napoléon a, en grande partie, fait défaut pendant cette campagne, parce que dans sa conception théorique, la campagne fut orientée vers une stratégie de destruction. Jusqu’alors, pendant toutes ses batailles précédentes, une telle stratégie avait été la solution la plus avantageuse à cause de l’étroitesse de l’espace en Europe.