Heinz Brill

 

Les facteurs et influences géopolitiques s’accroissent constamment dans les appréciations des situations internationales. Dans le cas de la Turquie, l’importance géopolitique spéciale du pays est soulignée au cours de presque chaque discussion. A cause de la position de la Turquie à l’interface de grandes sphères géopolitiques et à cause de la constellation modifiée espace-pouvoirs en Eurasie, au Proche-Orient et en Afrique du Nord, la géopolitique est devenue un critère central lors du « nouveau raisonnement » des intérêts turcs. Il est vrai que la Turquie démontre de temps en temps un pouvoir verbal dans sa politique vis-à-vis de l’UE - mais elle fait cela plutôt intentionnellement, parce qu’elle sait que ses options sont nombreuses, mais quand-même limitées dans leur substance. En fait, les marchés au Proche-Orient, à la Mer noire et dans le Caucase, dans les pays OCE (Organisation de Coopération Economique), dans la Conférence Internationale Economique, le Groupe D-8, et la demande d’adhésion au « Groupe Shanghai » n’offrent pas, pour le moment, des alternatives sérieuses au marché européen. Beaucoup de ces organisations sont en train de vivoter ou ont déjà échoué. L’union douanière au contraire, ainsi que l’UE, font partie du petit nombre d’accords dont les deux côtés profitent. Comme la plupart des états de l’UE préfèrent attribuer à la Turquie plutôt un rôle de puissance régionale avec des ambitions de grande puissance au lieu d’une adhésion totale à l’UE, la recherche d’Ankara pour un centre de pouvoir alternatif en dehors de l’UE restera toujours un défi pour la politique turque. L’utopisme et le perfectionnisme sont des vertus dangereuses. Les politiciens rationnels vont donc choisir la notion provenant soi-disant de Bismarck (« La politique est l’art du possible ») comme fil conducteur de leurs actions. John Foster Dulles a renoncé à prendre en considération des alternatives à la « Guerre froide » ou à la Communauté de défense européenne. Le premier ministre britannique Winston Churchill a proposé comme solution idéale : « Le meilleur plan pour atteindre la flexibilité est d’avoir à la disposition trois ou quatre plans pour toutes les éventualités possibles, plans qui doivent être préparés dans le moindre détail. Selon Churchill, il est alors plus facile de basculer d’un plan à l’autre, comme un lapin qui zigzague ». En utilisant cette thèse pour la situation turque actuelle, la question se pose de savoir jusqu’à quel point la solution idéale de type « Churchill », initiée par un état souverain, pourrait s’appliquer dans la réalité. Des politiciens, journalistes, scientifiques, etc. notables estiment qu’il n’y a pas d’alternative à l’adhésion de la Turquie à l’UE. Néanmoins, il y des politiciens, journalistes, scientifiques, etc. pas moins renommés qui s’opposent à cette position, en disant que l’UE veut emprunter la voie d’une « adhésion totale » et qu’elle veut donc se convaincre qu’elle devrait emprunter cette voie. Comme on le constate, il est clair que la possibilité d’une adhésion totale de la Turquie à l’UE est la thèse dominante dans les discussions publiques actuelles - mais pas une thèse sans alternatives.